Fin février 2019, la très sérieuse plateforme TED publiait une vidéo sur un sujet a priori bien trivial : le pipi. Son titre : "À quel point est-il mauvais de vous retenir d’uriner ?" Et la réponse est… très mauvais, les risques pouvant aller de l’infection (la tristement célèbre cystite) à l’explosion de la vessie.


S'il peut sembler saugrenu qu’une institution comme TED pose cette question, ce n’est pourtant pas la première fois qu’elle s’y intéresse. En février 2018 déjà, le spécialiste du design John Cary demandait lors de sa conférence TED Talk : "Pourquoi la queue des WC pour femmes est-elle si longue ? Parce que le monde contemporain a été construit par des hommes qui ne sont pas demandés comment les gens différents d’eux allaient utiliser leurs créations". Un sujet largement documenté ces dernières années par des sociologues, géographes et urbanistes. En plus de la très faible présence de femmes dans les instances qui pensent l’aménagement des espaces publics, ces spécialistes notent que ce sont elles qui gèrent, la plupart du temps, les besoin des enfants, mais aussi, qui accompagnent les personnes handicapées – les WC accessibles étant souvent situés du côté des femmes. Des faits sociologiques qui s’ajoutent à des réalités biologiques : la majorité des femmes doivent baisser pantalon et culotte pour se soulager, puis rester en suspension au-dessus de la cuvette (quand elles ne fabriquent pas le célèbre "tour de siège en papier toilettes" pour que leur fesses ne touchent pas directement la porcelaine cradingue). Pendant ce temps, chez les garçons, les urinoirs s’alignent, en plus des WC classiques. Résultat : des files d’attente plus longues pour nous, des toilettes plus sales et des femmes qui se retiennent, voire qui investissent moins l’espace public, par peur de se retrouver dans une galère urinaire.

Repenser les priorités de la ville  

Alors, comment venir à bout de cet épineux problème ? En janvier dernier, The Atlantic soulignait que les Etats-Unis tentaient depuis 30 ans d’atteindre la "potty parity", sans succès. Pourtant, selon Chris Blach, consultante en socio-ethnographie, les solutions existent… mais encore faut-il vouloir les appliquer. "En tant que co-fondatrice de l’association Genre et Ville, j’interviens auprès de nombreuses instances sur cette question (j’ai notamment travaillé sur la récente rénovation de la place du Panthéon, à Paris). Le principal argument qu’on m’oppose est le coût que représenterait la réfection ou la création d’infrastructures adaptées. Mais c’est en fait une question de priorité. Les budgets de voirie faramineux, eux, ne gênent personne : un plot planté dans un trottoir coûte, par exemple, entre 150 et 350€ pièce sans la pose, et on en trouve un tous les mètres. Sans parler du prix de la réfection d’un carrefour, ou de celui du mobilier urbain défensif" (posé pour éviter la présence humaine, en particulier, celle des sans-abris, ndlr).


Plutôt que dépenser sans compter pour des villes anti-SDF et où la voiture est reine, Chris Blach estime que les pouvoirs publics devraient s’emparer de la question des WC. D’autant que des options existent, qui ne nécessitent ni révolution, ni explosion des coût. En autorisant l'accès libre à toutes. "On pourrait envisager d’utiliser celles qui existent déjà dans les musées, les espaces municipaux ou encore, les bars. Les pouvoirs publics paieraient une contribution pour la mise aux normes et l’entretien, et ces lieux gèreraient le reste. Ça permettrait en prime de créer plus de passage et donc, de dynamiser le tissu social. Dans le cas des bars, ça inciterait aussi les femmes à entrer dans des espaces parfois majoritairement masculins, et ça génèrerait des clients".

Autre proposition, Lapee, l'urinoir féminin de plein air présenté au concours Lépine 2019. Un urinoir pour femme en forme d'hélice qui permet de cacher l'essentiel mais dont la tête des usagères dépasse de l'installation. La première réaction de notre rédaction ? Ricaner, car "on voit quand même les têtes qui dépassent"


Ce à quoi, Chris Blach rétorque : "Qui a-t-il de gênant dans le fait qu’on voit la tête d’une femme qui fait pipi ? Rien, c’est un acte très naturel ! Je trouve même ce design incitatif, car il permet de surveiller ce qu’il se passe autour, et c’est un critère essentiel cité par les femmes quand elle doivent choisir un endroit où s’arrêter dans l’espace public." À nos sociétés, donc, de réfléchir à l'égalité femme-homme jusqu'au petit coin. La première étape ? Dégenrer les toilettes, selon Chris Blach, ce que propose déjà certains lieux – des bars, des stations services et même, les très chics Galeries Lafayette Champs Elysées, ouvertes fin mars 2019. "Cela aidera à ce qu’on accède à l’équité femme-homme. Mais aussi, à une plus grande sécurité pour les personnes trans, une moindre gène quand les pères vont changer les enfants. Ou encore, à l’école, que ce lieu ne soit plus un espace de harcèlement et de violence, en misant sur des WC mixtes, qui donnent directement sur la cour, au vue de tou.te.s". Allez, aux chiottes, les tabous !