Elle a versé quelques larmes, Lizzy, aux côtés du jeune Bilal Hassani, lors du dernier concours de l’Eurovision. Des larmes de décompression sans doute, après quelques journées de répétitions sous tension. Et sans doute des larmes de joie de voir son talent et son corps ainsi consacrés devant 100 millions de téléspectateurs. La danse, ce n’était pourtant pas une évidence pour cette native du Delaware aux États-Unis, qui commence à prendre du poids à l’âge de cinq ans suite au décès de sa maman. Quand, quatre ans plus tard, sa prof de danse la somme de maigrir, Lizzy est sur le point d’abandonner. Mais, encouragée par de nouveaux amis, elle résiste, continue sa formation de danseuse, jusqu’à ce qu’à l’âge de quinze ans, une vidéo d’elle où on la voit effectuer une série de fouettés, la fait remarquer des internautes et des professionnels...
Aujourd’hui, à l’âge de 18 ans, Lizzy tombe à pic dans un domaine artistique, la danse contemporaine, qui se targue de célèbrer les corps dans toutes leurs différences. "Le corps doit s’adapter à la danse classique. Et il en souffre. Alors que la danse contemporaine s’adapte au corps", analyse Bertrand Delous. Ce photographe de danse, qui suivra le festival Montpellier Danse en juin prochain, voit juste. Ce n’est pas encore demain que l’on verra sur la scène de l’Opéra Garnier des corps "volumétriques". Un mot employé par Fernando Botero, célèbre pour ses sculptures de femmes bien en chair et dotées de pieds minuscules : "Je n’aime pas le terme 'gros', a dit l’artiste un jour, je préfère dire 'volumétrique'. Le volume est une exaltation de la vie, de la sensualité."

Il y a quelques mois, au Tarmac, à Paris, un spectacle de danse a rendu hommage au sculpteur espagnol : Botero en Orient de Taoufiq Izeddiou. Sur scène, une danseuse nous a scotchés, une jeune femme aux cheveux rouges et au corps "volumétrique" : Karine Girard, que l’on avait déjà repérée dans un spectacle du chorégraphe Olivier Dubois, le magnifique et désormais culte Tragédie, où elle évoluait nue, opulente et gracieuse. Si, en 2014, la danseuse a pu convaincre Olivier Dubois de l’intégrer en 2014 à son ballet du Nord CCN, c’est que, sans doute, le chorégraphe a su faire accepter ses propres rondeurs dans le monde de la danse. "J’ai vu son dernier solo au Centquatre, à Paris, et c’était magnifique", nous a confié le danseur et chorégraphe Daniel Pop qui, au club de la Nation, à Paris, donne des cours à des élèves de tous poids et de tous âges, la plus âgée ayant 82 ans.

"Tous les corps peuvent danser"

Mais un corps en surpoids, ou plus âgé, peut-il effecteur les mêmes figures, démontrer la même souplesse qu’un corps fin et élancé ? "Tous les corps peuvent danser, à partir du moment où ils sont accompagnés et compris dans leur différence, nous a expliqué Daniel Pop. En ce moment, la danse est dans une période de mutation : on est dans la déconstruction de clichés, de certains codes imposés autrefois par la danse classique. Alors, profitons-en ! "

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Tous les corps peuvent danser, à partir du moment où ils sont accompagnés et compris dans leur différence

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Plus jeune, le danseur chorégraphe Radhouane El Meddeb a bien failli lui aussi renoncer à ses rêves de danse à cause de son poids : "J’étais très attiré par le milieu de la danse, mais j’ai longtemps cru que ce n’était pas un langage pour les corps atypiques, ronds comme le mien" a-t-il déclaré sur le site de l’Opéra National du Rhin. Il a bien fait d’insister : il est aujourd’hui programmé dans les plus grands festivals de danse dont Les Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine Saint-Denis qui s’achèveront le 22 juin prochain. Masi c’est dans le domaine des danses urbaines, que les corps atypiques, comme celui de Shylee, spécialiste de ragga dancehall, ont pu d’abord s’épanouir : "Je  n’ai pas de complexe et je ne suis pas sûre d’en avoir déjà eu, à vrai dire… à part à l’adolescence comme toute jeune fille, a déclaré la danseuse au site ma-grande-taille. Je porte des shorts, des jupes, je danse de la façon dont je le souhaite. Il faut être fière de soi sinon qui le sera pour nous ?" Ce n’est pas Olivier Dubois qui la contredira. Au début de sa collaboration avec le célèbre Angelin Preljocaj, Olivier est allé le voir pour lui dire "Est-ce que mon corps est un problème pour toi ?" Ce à quoi le chorégraphe lui a répondu : "Ce ne sera un problème pour moi que si ça en devient est un pour toi."

"Amour-S, lorsque l’amour vous fait signe, suivez-le…" de Radhouane El Meddeb au théâtre Berthelot à Montreuil le 4 et 5 juin prochain.