Le 24 février 2019, le site Web du magazine Elle publiait un article intitulé "Meghan Markle en ballerines : est-ce un fashion faux-pas ?", rapidement devenu viral. Son but : définir si l’ex-actrice pouvait raisonnablement se balader au Maroc, enceinte, chaussée de cet accessoire "interdit par la fashion police". Absurde ? Pas tant que ça, le papier pointant du doigt le dégoût pour la ballerine des magazines de mode, qui lui préfèrent escarpins ciglés, mocassins preppy et sneakers stylées. Quant au Web, il a carrément la haine contre cette godasse. En 2016, une "Journée internationale contre la ballerine" était ainsi organisée sur Facebook, et réunissait 100 000 de leurs ennemis. En mars 2019, c’est l’animateur Cauet qui exhortait ses 2,66 millions d’abonnés Twitter à "balancer une pote qui porte des ballerines" pour gagner un iPad. Un running-gag qui a fait long feu, sous forme de "vannes" sur ses réseaux mais aussi, de shaming en direct à la radio, comme ici, en 2013.



IRL, ça n’est guère mieux, puisque porter cette chaussure peut vous priver du droit à vous ambiancer. Niska est ainsi catégorique, lorsqu’il rappe dans son titre B.O.C #KeDuSal, sorti en 2017 : "Non ? T’as mis des ballerines : dégage ! Tu vas jamais dormir chez moi… dommage !" De son côté, en juin dernier, la chanteuse et activiste états-unienne Joan Baez s’est carrément vue refuser l’entrée du Pachamama, un bar-boîte parisien pourtant pas spécialement select.
Le grief contre cet accessoire ? Contacté par France Info, le directeur adjoint du Pachamama avait expliqué que c’est en raison du "verre cassé par terre" que l’établissement "ne laisse pas entrer les gens avec des ballerines". Mais, en grattant un peu, le pragmatisme laisse place à un argumentaire bien plus crado… Sur la page Facebook de la B.A.B (pour "Brigade Anti Ballerine"), elle est en effet taxée d’odoriférante, car portée sans chaussettes, et de moche à en faire fuir l’homme de notre vie. Même refrain sur la fameuse page de la Journée internationale contre la ballerine, qui explique : "Par respect pour notre vue, notre odorat, ainsi que par respect pour vous mesdames, cessez d'être têtu (sic) comme ça, en 2016 la ballerine est un gage de célibat, et un motif de rupture encore plus grave qu'une tromperie !"

L’argument du célibat – apparemment, l’une des pires punitions pour une femme – revient en boucle ? C’est que la ballerine appartient à la catégorie des "men repeller", ou "repoussoir à mecs" en VF.

Lolita et p’tite bourgeoise  

La définition du "men repeller" selon Urban Dictionary, la bible de la culture Web ? "Une tenue vestimentairement offensante, dont l’effet sera de repousser les membres du sexe opposé". Les exemples donnés par le site allant du sarouel au boyfriend jean en passant par la salopette, des items qui ne révèlent pas le corps féminin et donc, n’excitent pas le regard concupiscent de l’homme hétérosexuel. En version chaussures, c'est donc la ballerine, plate comme une limande à l'inverse de l’escarpin tout en courbes… "Comme elle n’a pas de talon, elle ne va pas accentuer la cambrure du dos, confirme Alice Pfeiffer, rédactrice en cheffe style aux Inrocks et spécialiste des questions de genre. Mais si elle ne plaît pas aux hommes, c’est également parce que c’est une chaussure de bourgeoise un peu coincée, avec son petit nœud sur le dessus. Et puis on la déteste parce qu’elle marque une connivence de classe entre femmes qui n’ont pas à marcher des kilomètres, ou qui prendront un taxi s’il se met à pleuvoir. Ou alors, c'est celle de la Lolita, et cette infantilisation de la femme n’est vraiment pas raccord avec notre ère post-#MeToo."

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Très en vogue dans les années 2000, période où on la mixait avec un jean slim et une playlist à base de baby rockers, la ballerine semble en effet bien à la ramasse en 2019, période où le rap, l’inclusivité et la mixité sociale sont les maîtres mots en matière de cool. "Elle reste associée à des éléments qu’on rejette aujourd’hui : les Plasticines, le Baron, le Paris pas multiculturel, la femme élancée à la cheville fine, qui reste quand même celle qui la porte en priorité…" Alors que Slate décrétait début avril, dans un article très remarqué, que "La vraie Parisienne est plus proche d'Aya Nakamura que d'Inès de la Fressange", la femme Repetto n’a plus la cote et la fringue qui la symbolise est la première à en pâtir. Mais pas de quoi cramer vos paires pour tout miser sur les dernières sneakers à la mode, car "rien ne sert de remplacer une injonction par une autre, rappelle Alice Pfeiffer. En plus, cela voudrait dire que, même dans notre zone de confort (ici, la chaussure plate), on est contrôlées."


On milite donc pour la ballerine si elle vous sied... voire vous libère. Au Japon et depuis janvier, un nouveau mouvement féministe est né sur Twitter. Baptisé #KuTuu, en référence à #MeToo, et formé à partir des termes kutsu ("chaussures") et kutsuu ("douleur"), il milite contre l’injonction sexiste à porter des talons et pour le droit des femmes à porter des chaussures plates sur leur lieu de travail. De là à réhabiliter la ballerine, il n’y a qu’un pas.