500 000. C’est le nombre d’écoutes que recueille chaque mois le podcast qui aborde les masculinités, Les Couilles sur la Table, produit par Binge Audio et créé par Victoire Tuaillon. Soit un peu moins d’un tiers des écoutes de l’un des plus grands studios de production de podcast français. Un succès tel que le 3 juin dernier a été annoncé la sortie d’une déclinaison en livre, prévu pour octobre 2019. Une première pour un podcast made in France : "C’est certes une grande responsabilité, mais c’est quelque chose que les auditeur.ice.s ont souvent réclamé, car apparemment, beaucoup regrettent de ne pas prendre de notes pendant leur écoute", nous confie Victoire Tuaillon.

Il est vrai que l’émission est devenue une véritable référence. Nombreux.ses sont les étudiant.e.s travaillant sur leur mémoire qui la sollicitent pour lui poser des questions. D’ailleurs, elle organise des réunions et des entretiens par Skype, regroupant plusieurs étudiants ou chercheurs, afin de répondre à leurs sollicitations. Forcément, publier un livre est une évidence : "Il tombera à pic, car il n’y a pas assez d’ouvrages accessibles en français sur les masculinités".

Pour comprendre cette ascension fulgurante, il faut revenir aux sources. Diplômée de l’École de journalisme de Sciences Po Paris, Victoire Tuaillon effectue un bref passage en presse quotidienne régionale, après avoir travaillé à la télévision. "C’était en 2012, j’essayais à l’époque d’y insuffler des sujets sur le droit des femmes. Mais c’était des années avant la prise de conscience globale. Le féminisme n’était pas à la mode." Donc ses sujets étaient systématiquement recalés. Victoire Tuaillon est féministe. Elle le revendique. Et c’est d’ailleurs cet engagement qui la pousse alors à s’intéresser aux masculinités.

Comme elle le dit dans plusieurs médias, c’est grâce à la lecture de King Kong Théorie de Virginie Despentes (qu’elle découvre en 2006, à l’âge de 16 ans) que la journaliste se penche sur le sujet. Elle propose comme thème de son projet de fin d’études : une idée recalée également. Dans les rédactions dans lesquelles elle travaille : idem. C’est en devenant pigiste qu’elle peut enfin s’y consacrer. A l’époque, elle réalise pour Arte Radio le documentaire Et là c’est le drame, qui explique pourquoi tous les journalistes adoptent toujours le même phrasé à la télévision. Premier grand succès. Joël Ronez, cofondateur de Binge Audio, qui se souvient avoir reçu de sa part une proposition sur un podcast abordant les masculinités, décide de lui répondre et l’embauche comme journaliste à temps plein.

Le soutien d’une rédaction, et la machine est lancée. Victoire Tuaillon dévore lectures, débats et discussions pour mieux appréhender son sujet phare. "Je me pose énormément de questions, je lis beaucoup, j’écoute beaucoup." Avec 42 épisodes à ce jour, le podcast a déjà exploré une multitude de sujets. Mais pas tous : "J’aimerais aborder le genre et l’écologie. Car non, le genre n’est pas un sujet intime, c’est un sujet politique."

"Masculinités noires", "Parler comme un homme", "Masculinités asiatiques", ou encore "Portrait d’un homme trans"… La journaliste s’évertue à aborder les masculinités dans leur pluralité. "Il est important de traiter des sujets sous plusieurs dimensions : de classe, de race, ou encore de sexualité. Il est important d’aborder ces dimensions trop souvent oubliées." C’est pour cela que Les Couilles sur la Table fait partie des nommés dans la catégorie "meilleur podcast" aux Out d’Or, cérémonie qui récompense et célèbre la visibilité des personnes LGBTI+ dans les médias. Un podcast engagé, puisque lorsque l’affaire de La ligue du LOL éclate, elle réalise dans la foulée un épisode sur la culture du "Boy’s Club", en donnant exclusivement la parole aux victimes de harcèlement misogyne et raciste de la part de ce groupe tristement célèbre.

Ce qui est sûr, c’est que le livre Les Couilles sur la Table devrait connaître un aussi grand succès que son podcast. Afin de pouvoir l’éditer, Victoire Tuaillon et Binge Audio ont lancé une campagne de crowfunding. L’objectif : vendre 2000 préventes d’un ouvrage qui sera écrit au cours de l’été. Et à l’heure où nous écrivons ces lignes, soit quatre jours après le lancement de la campagne, l’objectif est pratiquement atteint. Une responsabilité qui l’effraie presque : "J'’ai peur d’être redondante. Mais ça fait deux ans que je lis à fond, que j’apprends sur les chiffres, les concepts. Au moins, ça prouve que tout ce travail d’équipe effectué pour Les Couilles sur la Table depuis un an et demi est un travail utile." C’est le cas de le dire.