Dire que Rupi Kaur est poétesse est un peu réducteur. Accompagnant ses textes de dessins, elle les récite souvent sur scène, aux quatre coins du monde. Et elle n’a que 26 ans… Tout a commencé à l’âge de 5 ans, alors que sa famille originaire du Pendjab venait d’immigrer au Canada. Un jour, elle se saisit d’un pinceau que lui tend sa mère : "Dépeins ton cœur", lui demande cette dernière. Depuis, Rupi n’a jamais cessé de partager ses ressentis, d’autant qu’avec sa couleur de peau plus foncée que la plupart de ses petits camarades, elle se sent isolée. À 17 ans, elle lit pour la première fois un de ses poèmes en public.  Après le bac, direction la fac canadienne de Waterloo pour apprendre l’écriture et la rhétorique. En 2014, elle auto-édite son premier recueil officiel, Lait et miel. Signes distinctifs: une prose très simple, proche du format mantra et dépourvue de toute majuscule en hommage à l'alphabet pendjabi. Objectif : émanciper le corps de la femme du systèmepatriarcal en lui rendant sa puissance originelle et en faisant de lui un média poétique.

Briser le tabou des règles

Le succès est immédiat. Lait et miel reste plus d’un an et demi dans le classement du New York Times des meilleures ventes. En 2015, sa notoriété explose lorsqu’elle poste une photo d'elle allongée, le jogging et le lit tachés par le sang de ses règles. Il a beau être censuré par Instagram, il fait le tour du monde. Depuis, Rupi Kaur compte plus de 3,5 millions d’abonnés, qui suivent avec ferveur ses photos et ses poèmes, qu’elle adapte au format du réseau social. De quoi figurer parmi les « Under 30 » à suivre de près selon le magazine Forbes, et parmi les 100 femmes influentes du monde recensées par la BBC. On critique les écrits jugés "faciles" de Rupi, mais elle a l’avantage – immense – de parler à tous, et de faire lire de la poésie à une génération néophyte en la matière. Elle fait partie des influenceurs-instagrammeurs qui ont ouvert la voie à une nouvelle manière de lire, de l’Américaine Yrsa Daley-Yard aux Etats-Unis, au Français Benjamin Isidore Juveneton. Comme elle l’a dit très justement au magazine Rolling Stone, "ce n’est pas parce que votre travail a du succès qu’il est mauvais".

Raconter le viol

Son second recueil, Le Soleil et ses fleurs, paru outre Atlantique en 2017 et récemment traduit en français, s’est déjà vendu à près de 5 millions d’exemplaires à l’international. Il témoigne toujours du verbe épuré de Rupi, de sa manière très franche et très naïve à la fois de parler de ses sentiments comme de ceux des autres. Dans le bouleversant "Chez moi", elle raconte le viol : "mais j’aurais du savoir / quand tu as commencé à confondre conversation aimable et flirt / quand tu m’as demandé de dénouer mes cheveux / quand au lieu de me reconduire chez moi / vers le carrefour qui brillait / de lumière et de vie…  tu as tourné à gauche / vers la route qui ne menait nulle part". Ici, elle décline son optimisme en dépit des peines amoureuses : "qu’est-ce qui est plus fort / que le  cœur humain / qui se brise à maintes reprises/ et pourtant continue de vivre". Là, elle évoque clairement l’orgasme : "c’était comme si / quelqu’un avait glissé des cubes de glace / dans le dos de mon chemisier". En cinq chapitres - se faner, tomber, pourrir, se redresser, fleurir -, Rupi raconte ce par quoi on est tou.te.s passé.e.s tout en préservant l’aspect personnel de ses poèmes. Ses racines indiennes, son présent américain, le lâcher-prise artistique et l’amour, tout se lit (et se regarde) dans Le Soleil et ses fleurs.

Le Soleil et ses fleurs, de Rupi Kaur, aux éd. Robert Laffont
Lait et miel, de Rupi Kaur, aux éd. Pocket.

Sophie Rosemont