Le 10 mai 2019, l’application Snapchat lançait un nouveau filtre. Baptisé "gender change", ou "changement de genre" en VF, il permet à l’utilisateur.trice de voir à quoi il.elle ressemblerait s’il.elle appartenait au genre opposé. De quoi amuser les internautes du monde entier, qui ont partagé en masse leurs clichés transformés. Les médias se sont empressés de relayer la tendance mais aussi, quelques anecdotes amusantes. Comme l’histoire de Ryan Hill, un Ecossais de 22 ans qui a envoyé un selfie filtré à sa petite amie, accompagné de la phrase "Je porte le t-shirt de ton mec".  De quoi déclencher la colère de la jeune femme, Ryan Hill étant tout à fait crédible en version fille…

Mais voilà le hic : pour être convaincant, le filtre corrige les traits de l’utilisateur.trice selon des stéréotypes très marqués – sourcils épais et mâchoires carrées agrémentées de poils pour ces messieurs, grands yeux aux longs cils et visages affinés pour les dames. Une vision caricaturale des genres qui exclue de fait celles et ceux qui y correspondent moins, dont les trans et non-binaires. Mais aussi toutes les femmes qui n’ont pas un petit visage pointu et de longs cheveux soyeux, et tous les hommes n’arborant pas un menton en forme de Nokia 3310…


Des filtres problématiques par essence ?

Par le passé, certains filtres Instagram et Snapchat, caricaturaux par essence, avaient déjà été critiqués comme étant des outils de perpétuation des clichés – sexistes et hypersexualisant ou racistes. En 2016, Snapchat avait même dû retirer un filtre "transformant" en Bob Marley et un autre, en personnage de manga, tout deux jugés extrêmement racistes (le second avait été qualifié de "yellow face", l'équivalent asiatique de la blackface). De quoi agacer plus qu’amuser une partie de la jeune génération, plus conscientisée que les précédentes sur les questions d’identités et n’hésitant pas à critiquer vertement ce qu’elle juge être stigmatisant. Par ailleurs, en n’écoutant pas les retours des utilisateurs.trices sur son nouveau design, Snapchat avait perdu en 2018 près de 3 millions d’entre eux.elles. Et si l’appli se porte mieux depuis quelques mois (au première trimestre 2019, elle a engrangé 4 millions de nouveaux comptes), on aurait attendu après cet inquiétant coup de mou, un filtre plus en phase avec les attentes de sa cible. Selon l’enquête #MoiJeune, réalisée par OpinionWay l’an dernier, 36% des 18-30 ans se vivent en effet comme non-binaires, 11% comme gender fluid et 8% disent n'appartenir à aucune catégorie de genre. On est donc bien loin de la division ultra-rigide du filtre "gender change"…

En matière d’égalité, celui-ci a tout de même un mérite : depuis son lancement, plusieurs utilisateurs s’en sont servi pour se créer des profils féminins sur des applis de rencontre, notamment Tinder. Et se sont rendus compte, horrifiés, de ce que les femmes y subissent, de la 'drague' insistante aux dick pics non-sollicitées, en passant par les critiques de leur physique ou de leurs centres d’intérêt… Au pays merveilleux des filtres, rien ne serait donc tout noir ou tout blanc.

"Je me suis créé un Tinder en utilisant le nouveau filtre Snapchat et voilà les p*** de messages que j'ai reçus. De tout cœur avec les femmes si c'est vraiment à ça que leurs inbox ressemblent"

"J'utilise le filtre Snapchat sur Tinder depuis 30 minutes et ma conclusion est : je hais les hommes."