Ces derniers mois, des hashtags créés par des personnes handicapées, pour les personnes handicapées sont devenus viraux de façon répétée. Comme #AbleistAreWeird ("Les valides sont étranges"), créé en mars 2019 par l’autrice afro-américaine Imani Barbarin, pour dénoncer les discours absurdes des personnes valides. Mi-avril, c’est l’écrivaine caribéenne Nicole G. Cowie qui lançait #DisabledSnark ("Sarcasme d’handicapé.e."), dédié aux meilleures punchlines contre les propos stigmatisants. Des messages partagés par centaine, voire par millier, et une plateforme (les réseaux sociaux) particulièrement adaptée au militantisme handi. En effet, même quand le handicap réduit la mobilité, influe sur les modalités de communication (dans le cas des personnes autistes, atteintes de mutisme...), ou encore, que la santé mentale ne permet pas certains échanges, un smartphone et une connexion Internet feront passer le message.

(On m'a demandé si je pouvais encore faire l'amour (ce grand classique auquel on a tou.te.s droit. J'ai répondu 'Demande à ton père.' #Sarcasmedhandicapé.e.s)

Mais les réseaux ne servent pas seulement à mettre en lumière les oppressions, comme le montre le tag #ThisIsMyDisabledStyle ("Voici mon style d’handicapé.e"), lancé le 8 avril pour inviter les personnes handi à poster des photos de leurs looks préférés. Imaginé par Maryangel Garcia-Ramos, spécialiste mexicaine de l’inclusion et du handicap, il a été utilisé dans le monde entier, y compris en France.

 


Dans la même veine, on compte aussi les cartons #disabledandcute, lancé par la journaliste afro-américaine Keah Brown en 2017, ou encore, en 2018, #disabledandhot, du militant canadien et queer Andrew Gurza. Des initiatives utiles selon la militante handi Elisa Rojas, car "elles permettent de nous montrer sans le filtre du regard des valides, de façon très directe, et ce type de représentations nous manquent aujourd’hui". Une façon de reprendre le plein contrôle de son image, "sans biais, misérabilisme ou objectification", à l’heure où c’est toujours le regard des valides qui décide de ce qui est beau, branché ou sexy.

D’autres ont décidé de montrer cette facette-là de leur vie : leur amour de la mode, leur sensualité, bref, leur capacité à se montrer sous leur meilleur jour, tout comme le font les valides sur leurs timelines. C’est le cas du mannequin handi et trans Aaron Philip, découverte en 2017 grâce à un post Instagram viral, puis recrutée par la prestigieuse agence Elite et qui enchaîne aujourd’hui les apparitions dans les magazines.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

today is #worldaidsday everyone! yesterday was HIV/AIDS action day at my school & i lead a workshop abt how the epidemic affected both the fashion industry & LGBTQ+ community. i also took the time to honor and remember the many talented contemporaries and designers who passed away while reflecting on their work. i feel like it is necessary to take into account that HIV/AIDS is a reality for many ppl across the globe. it’s necessary to show up for them, to honor them, display compassion and empathy but also remember the lives that have been taken because of it. it’s necessary to remember that HIV/AIDS disproportionately affects black & brown LGBTQ ppl as well- specifically gay/bisexual men & trans women/femmes. more than anything it’s important to know your status and be aware & safe at all times/at all costs for the safety of your health and your loved ones, too. ok i’m done lol ❤️ me by @marionaguas for @vice ????????‍♀️ styled by @athenazamm, makeup by @theillustriouspearl, interview by @aaron.barksdale ????

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"Dans notre société de l’image, cette forme de mise en scène est essentielle pour exister, analyse Elisa Rojas. J’ai souvenir d’une action militante en 2015, alors que nous tentions d’alerter les médias sur le report de la loi sur l’accessibilité aux lieux publics. Aucun media ne voulait parler de nous, alors nous avons créé un TumblR avec des photos de personnes handicapées et des pancartes, où chacun.e imaginait une société où l’accessibilité serait une réalité. Et c’est comme ça qu’on avait obtenu des articles."

Se montrer sur le Web permet donc aux personnes handi de proposer d’autres modèles, qui existeront ensuite dans l’espace médiatique traditionnel, pour changer les codes comme pour promouvoir leurs idées. Un nouveau mécanisme qui interroge toutefois Elisa Rojas :  "Les initiatives comme #ThisIsMyDisabledStyle, les selfies, les magazines de mode qui font poser des mannequins handi, c’est essentiel, affirme-t-elle. Mais tout d'abord, elles nous viennent beaucoup des Etats-Unis, où les militant.e.s handi récoltent sans doute les fruits d'un engagement très fort dès les années 70. En France, la situation est un peu différente... Et puis, il ne faudrait pas que la glamourisation du handicap fasse oublier ses réalités : les institutions et les associations gestionnaires de centre pour handicapé.e.s, qui nous maintiennent sciemment dans la dépendance, l’accessibilité encore extrêmement réduite, le validisme ambiant..."
Pas la peine pour autant de bouder son plaisir face aux flamboyantes photos partagées en ce moment. Car "elles restent un moyen, conclue Elisa Rojas. Mais pas d’une fin".