Dans les listes des "meilleurs films de tous les temps" qui fleurissent régulièrement sur le net ou dans la presse, Un américain à Paris figure toujours en bonne place. Il faut dire que cette comédie musicale tournée en 1951 est une merveille. Avec son histoire pas vraiment joyeuse - celle d’un amour impossible entre une jeune danseuse française et un jeune peintre américain convoité par une riche héritière - la musique magnifique de George et Ira Gershwin et en scène finale, un morceau de bravoure dansé qui dure seize minutes.

Présentée au Théâtre du Châtelet, à Paris, tout ce mois de décembre, cette comédie musicale qui n’avait jamais été adaptée sur scène jusqu’en 2014, est une réussite totale qui distille à la fois magie et mélancolie.  On savait que Soho à Londres et Broadway à New York pouvaient générer des artistes complets. On en a eu la confirmation samedi dernier avec les performances de l’anglaise Leanne Cope et de l’américain Ryan Steele (dans les rôles principaux de Lise Dassin  et de Jerry Mulligan) qui trouvent le moyen d’être bons comédiens entre deux numéros magnifiquement chantés et dansés. Ah, les portées chorégraphiées par Christopher Wheeldon ! Oh, les jetés de Ryan et les piqués pointés de Leanne ! Deux acteurs dans des second rôles nous ont aussi particulièrement touché : un vieux monsieur qui se mêle à la troupe super pro avec une bonne humeur et une maladresse réjouissante. Et une actrice, Emily Ferranti, qui parvient à mettre de l’humanité dans le rôle de la "méchante" héritière cherchant à acheter l’amour du jeune peintre soldat. Au fond, quand on pense, comme dans Diamants sur canapé de Blake Edwards, Lise et Jerry sont ni plus ni moins  des escorts qui fréquentent par intérêt des personnes susceptibles de les aider et sacrifient ainsi leur histoire d’amour. L’action se déroulant après la guerre, des sujets assez graves affleurent dans ce spectacle : la collaboration de certains Français, l’antisémitisme… On est aussi surpris quand la mère d’Henry (le riche prétendant de Lise) demande à son fils "Es-tu sûr d’être attiré par le beau sexe ?". Et par une mise en abîme ingénieuse, le Théâtre du Châtelet se retrouve lui-même élément du spectacle puisque les artistes héros d’Un Américain à Paris sont censés s’y produire.  Devant la dextérité avec laquelle les décors sont changés, on s’est imaginé une armée de techniciens au taquet. On aurait voulu être petite souris dans les coulisses de cet Américain à Paris, virtuose à tous les niveaux, qui rend grâce au talent du réalisateur Vincente Minelli tout en s’inscrivant dans la modernité grâce à un procédé de vidéo-projection extrêmement pointu. Et qu’importe les clichés sur la France véhiculés par le spectacle ! Après tout, le point de vue d’Un américain à Paris est celui de Jerry, jeune américain traumatisé par les horreurs de la guerre qui reprend goût à la vie en découvrant Paris et ses habitant(e)s.

Jusqu’au 1er janvier 2020 au Théâtre du Châtelet à Paris. Places de 13 à 109 euros (Pendant l’entracte de vingt minutes, on a fait une visite au cinquième balcon, celui des places à 13 euros : on voit correctement à condition de ne pas être dans l’axe d’un poteau)

Erick Grisel